
Gabriel Păun, fondateur d’Agent Green, a reçu à Toronto le titre d’International Eco-Hero 2026
La distinction, remise dans le cadre du Planet in Focus Environmental Film Festival, a été suivie de la projection du documentaire Wild East, consacré au combat d’Agent Green pour les dernières forêts naturelles et séculaires de Roumanie.
Gabriel Păun, fondateur et président d’Agent Green, a reçu samedi soir, à Toronto, le titre d’International Eco-Hero 2026, décerné dans le cadre du Planet in Focus Environmental Film Festival, l’un des plus importants festivals internationaux consacrés au cinéma et à la communication sur l’environnement.
Cette distinction revêt une signification particulière pour Agent Green, car elle ne récompense pas seulement l’activisme environnemental au sens classique du terme. Le prix International Eco-Hero est décerné à des personnes dont l’action a eu un impact significatif sur la sensibilisation aux enjeux environnementaux par l’expression artistique. Pour Gabriel Păun, ce prix marque ainsi un nouveau chapitre d’une carrière construite pendant plus de deux décennies à travers des enquêtes de terrain, la science, des actions en justice, l’action directe non violente, des campagnes publiques et la dénonciation des responsables de la destruction de la nature.
Cette fois, l’outil qui porte l’histoire plus loin, c’est le cinéma.
Wild East : des preuves devenues mémoire

La cérémonie de Toronto a été suivie de la projection du documentaire Wild East, réalisé par Maia Wikler, qui retrace des années de combat d’Agent Green pour les dernières forêts naturelles et séculaires de Roumanie, ainsi que ses enquêtes sur les pratiques forestières et les chaînes d’approvisionnement liées à IKEA/Ingka. Maia Wikler était présente dans la salle et, après la projection, Gabriel Păun l’a rejointe en direct depuis l’Europe pour une longue séance de questions-réponses qui s’est prolongée tard dans la nuit à Toronto et jusqu’au petit matin en Europe.
Les questions sont venues aussi bien des organisateurs que du public, en nombre étonnamment élevé et avec beaucoup de substance, sur IKEA, les forêts de Roumanie, la certification, la consommation de bois, l’activisme et la possibilité réelle de changer les politiques d’une entreprise mondiale. Pour l’équipe du film, le fait que le public ne se soit pas contenté d’applaudir, mais ait voulu comprendre, interpeller et poursuivre la conversation, a peut-être été l’une des plus belles confirmations de la soirée.
Wild East transforme des années de documentation, de confrontations, d’enquêtes, de déplacements en forêt et de témoignages en une histoire capable de toucher les gens comme un rapport technique, une plainte en justice ou même une victoire au tribunal n’y parviennent pas toujours.
Dans son discours retransmis en direct à Toronto, Gabriel Păun a résumé simplement cette différence : les militants rassemblent des preuves, les avocats en font des dossiers, les scientifiques des données, et les cinéastes qui comprennent la cause peuvent transformer les preuves en mémoire. Et la mémoire voyage.
L’enjeu n’est pas la disparition d’IKEA, mais sa transformation
La campagne sur IKEA occupe une place centrale dans le film, mais l’enjeu dépasse une seule entreprise. Depuis près d’une décennie, Agent Green enquête sur la manière dont IKEA/Ingka gère ses forêts et ses chaînes d’approvisionnement en bois en Roumanie. L’organisation a publié en 2024 son premier rapport approfondi sur le sujet, et une nouvelle enquête est en cours de finalisation.
L’enjeu n’est pas la disparition d’IKEA, mais sa transformation.
Agent Green demande l’abandon de la logique du fast furniture (le mobilier jetable), la réduction de la pression sur les forêts naturelles, des produits conçus pour durer des générations et non des cycles de vente, une gestion forestière proche de la nature là où elle peut préserver l’intégrité de l’écosystème, et zéro exploitation commerciale là où ces valeurs ne peuvent pas être protégées autrement.
« Nous ne voulons pas qu’IKEA disparaisse. Nous voulons qu’IKEA devienne l’entreprise qu’elle affirme déjà être », a déclaré Gabriel Păun.
C’est précisément la taille de l’entreprise qui rend cette confrontation pertinente bien au-delà de la Roumanie. Si l’une des entreprises d’ameublement les plus riches, les plus avancées technologiquement et les plus influentes au monde peut changer de modèle, l’effet ne s’arrêtera pas à IKEA.
C’est pourquoi, à Toronto, le prix International Eco-Hero n’a pas été perçu comme la récompense d’un combat achevé.
« Ce n’est pas une médaille pour un combat qui s’est terminé. C’est du carburant pour un combat qui continue. »
Gabriel Păun a également évoqué la face cachée du tournage de Wild East : Silva, qui l’a accompagné pendant des années dans les forêts et les enquêtes, les moments où l’équipe du film a su poser la caméra et choisir l’humain plutôt que l’image, et le sentiment troublant éprouvé dans les montagnes de Roumanie, lorsqu’une équipe venue de l’autre côté de l’océan semblait parfois plus préoccupée par le sort d’une forêt roumaine que bien des gens qui vivent ici.
Il a aussi parlé de la nature de l’activisme : des années nécessaires pour sauver ce qui peut être détruit en quelques jours, et du fait que les victoires environnementales commencent souvent par quelqu’un d’assez « déraisonnable » pour dire que la destruction n’est pas normale et qu’il refuse de s’y habituer.
Lilou et la génération pour laquelle les forêts sont protégées
Le prix a été reçu sur scène, au nom de Gabriel Păun, par Lilou, 12 ans, née au Canada, accompagnée de ses parents, Catrinel et Iulian, amis d’enfance du fondateur d’Agent Green. Roumains installés au Canada depuis de nombreuses années, tous deux ont bâti à Toronto de solides carrières dans le milieu universitaire et dans l’informatique, et font partie de la communauté roumaine qui continue de représenter la Roumanie à l’étranger avec discrétion et prestige. Gabriel Păun a participé à la cérémonie en direct depuis l’Europe. Le choix de confier le trophée à Lilou avait aussi une portée symbolique : la génération pour laquelle on protège aujourd’hui les forêts a été celle qui a reçu le prix sur scène.

Sur scène, Lilou n’a prononcé que quelques mots, mais parmi les plus importants de la soirée : « I’m proud to accept this award for Gabi and I hope one day we won’t need heroes to save forests because protecting them will simply be normal. » Elle a ensuite conclu, simplement, en roumain : « Mulțumesc » (merci).
En quelques secondes, une enfant de 12 ans a exprimé, peut-être plus clairement que des dizaines de pages de stratégie, le sens de ce combat. Pour sa génération, protéger la nature ne devrait être ni un acte héroïque ni une exception obtenue après des années de conflits, de procès et de campagnes. Ce devrait être l’état normal des choses : vivre avec le monde vivant sans devoir d’abord le détruire, puis chercher des héros pour le sauver. Le fait que Lilou ait reçu le trophée au nom de Gabriel Păun avait une signification particulière : la génération pour laquelle ces combats sont menés aujourd’hui nous a rappelé à quoi devrait, en réalité, ressembler le monde de demain.
Enfin, Gabriel Păun a aussi remercié Silva, toujours à ses côtés et qui aura bientôt 22 ans, pour une leçon que les gens ont tendance à oublier : le monde vivant n’est pas le décor de notre civilisation. Il est la raison pour laquelle la civilisation est possible.
De l’Amazonie aux Carpates
L’envergure du prix International Eco-Hero est aussi illustrée par la lauréate de l’édition précédente. En 2025, la distinction a été décernée à Juma Xipaia, dirigeante autochtone d’Amazonie et l’une des voix importantes du combat pour les forêts et les droits des peuples autochtones au Brésil. Son histoire est au cœur du documentaire YANUNI, réalisé par Richard Ladkani et produit, entre autres, par Juma Xipaia et Leonardo DiCaprio. Le film a remporté au Planet in Focus 2025 le prix Best International Feature.
Il existe aussi un lien personnel entre ces deux histoires : Gabriel Păun avait rencontré Richard Ladkani deux ans plus tôt, lors d’Earth Talks, à Vienne, un événement placé sous le patronage du président autrichien. À l’époque, les deux combats venaient de mondes apparemment très éloignés, l’Amazonie et les Carpates. Aujourd’hui, grâce à Planet in Focus, ils se retrouvent à nouveau par le cinéma et par une même idée : la protection de la nature a parfois besoin non seulement de preuves, mais aussi d’histoires assez fortes pour que les gens ne puissent plus les oublier.
Pour Agent Green, la reconnaissance obtenue à Toronto confirme ainsi un changement d’outil, non de mission. La protection de la nature se gagne en forêt, devant les tribunaux, par la science, la pression publique et la législation, mais parfois aussi dans une salle de cinéma, lorsqu’une image ou une histoire parvient à transformer une statistique en émotion et une émotion en décision.
Le film Wild East poursuit sa carrière internationale. Les enquêtes d’Agent Green sur IKEA se poursuivent elles aussi. L’histoire ne s’est pas arrêtée avec le film.



