
GABRIEL PĂUN : « Mettons fin au supplice des animaux exportés ! »
– Il y a deux ans, nous avons vu ces images terrifiantes de Midia, où un navire a coulé et plus de dix mille moutons sont morts noyés. Depuis, rien ne semble avoir changé pour les pauvres animaux roumains envoyés à l’exportation. Nous avons parlé de ce problème, du supplice des animaux, avec l’infatigable écologiste Gabriel Păun. Pas seulement pour évoquer un sujet sombre, mais pour voir aussi clairement que possible la situation et les solutions envisageables –
« Les navires qui transportent les animaux sont des prisons flottantes »
– La souffrance animale est un sujet qui pousse beaucoup de personnes à détourner le regard. J’avoue que moi non plus, je ne peux regarder ces images de cruauté humaine… Pourquoi est-il important d’en parler en Roumanie ?

Păun Gabriel
– Bien sûr, il n’est pas facile de regarder la cruauté des humains envers les animaux, mais détourner les yeux ne fait pas disparaître le problème. Il est toujours là, les animaux continuent de souffrir. Aussi difficile que cela soit, mieux vaut voir la réalité et chercher des solutions. C’est un problème urgent et important, sachant que la Roumanie occupe la première place mondiale pour le nombre d’animaux exportés, bovins et ovins confondus. La Roumanie est aussi responsable de l’autorisation de plus de la moitié des navires agréés pour exporter des animaux vivants. Et il faut le dire clairement : la plupart de ces navires sont venus en Roumanie sur fond de corruption, mettant en danger non seulement les animaux, mais aussi les équipages et le trafic maritime. La flotte qui transporte les animaux vivants est la plus vieille de la planète, avec les navires les plus anciens, de véritables prisons flottantes. Sur les 78 navires venant chercher des animaux en Roumanie, 50 figurent sur la liste noire de l’Europe. Les tragédies sont donc inévitables et ne tardent pas à se produire. Pourtant, les choses ne sont révélées que si elles se passent sous nos yeux. Comme par un fait du destin, le navire « Queen Hind » a chaviré à Midia en novembre 2019, dès que l’ancre a été levée et les amarres retirées du rivage. Là, 99% des plus de 14 000 moutons sont morts. Cet accident a révélé l’existence de ponts secrets, absents des plans du navire, surchargés d’animaux. Autrement dit, on ajoutait une mezzanine entre les étages pour entasser davantage de moutons. Le centre de gravité s’est évidemment élevé et le navire a chaviré. Nous avons entendu parler de cette tragédie, mais qui sait combien d’autres dizaines de milliers d’animaux sont morts de chaleur, de faim ou de soif…
« Le visage le plus hideux de l’industrie de la viande »
– Tu enquêtes sur le transport d’animaux vivants depuis plusieurs années. Qu’est-ce qui te semble le plus tragique dans cette histoire ?
– J’enquête sur ce problème depuis plus de 10 ans, avec des organisations partenaires en Europe. Je suis allé dans tous les ports européens et j’ai suivi le parcours des animaux dans tout l’Orient, jusque dans les rues du Liban, de Palestine ou de Jordanie. Je peux dire que, lorsque nous parlons de l’exportation d’animaux vivants, nous parlons du visage le plus hideux de l’industrie de la viande et de l’industrie la plus barbare qui existe et ait jamais existé sur cette planète ! Nous parlons d’une souffrance inutile. Bien qu’un animal doive être abattu aussi près que possible de l’endroit où il a vécu, comme le demande l’Autorité européenne de sécurité des aliments, le transport par bateau, avion ou camion peut durer des jours, voire des semaines. Par exemple, le trajet jusqu’au golfe Persique peut prendre trois semaines, sur des mers agitées, en été, par des températures insupportables. Ces traversées ne se déroulent pas sans mortalité ni souffrances inutiles et, en été, le stress thermique est inimaginable. Il y a eu des voyages où les animaux ont littéralement cuit vivants dans leur peau… Leur souffrance est inacceptable, et la grande majorité des Roumains a été surprise d’apprendre l’existence de ces transports. Même les clients des pays arabes ne comprennent pas pourquoi on transporte des animaux vivants plutôt que de la viande congelée ou réfrigérée. Les rabbins israéliens sont mécontents de recevoir des animaux sales, épuisés et chargés d’hormones de stress ; eux aussi estiment que ce commerce devrait cesser. Ce qui leur importe, c’est que la viande arrive dans des conditions sanitaires correctes et respecte la religion : les animaux destinés à l’abattage ne doivent souffrir ni de faim, ni de soif, ni de peur, ne doivent pas se voir avant l’abattage et doivent être abattus d’une seule entaille. Il semble que plus personne ne veuille de cette tragédie pour les animaux ; pourtant, elle continue sous le pavillon roumain.
« La Roumanie doit exporter de la viande, pas des animaux vivants »
– Les paysans roumains gagnent de l’argent grâce à ces exportations d’animaux ; c’est important pour eux. Que pourraient-ils faire d’autre de leurs animaux pour en tirer un revenu ?

Souffrance inutile sur les navires de la mort
– La Roumanie doit exporter de la viande, pas des animaux vivants ; les paysans roumains gagneraient ainsi davantage et de manière plus sûre. En exportant des animaux vivants, nous nous faisons une mauvaise réputation dans le monde et, de plus, nous exportons des emplois et des recettes fiscales, car la valeur ajoutée ne reste pas en Roumanie, et même des subventions, puisque les éleveurs sont fortement subventionnés par l’État et l’UE. La Roumanie exporte surtout des agneaux, des chevreaux et des veaux. Les agriculteurs sont contents d’être payés rapidement par des sociétés de négoce, qui ne sont pas roumaines, mais le paysan roumain est pris au piège : il dépend des pays arabes. On invente une maladie plus ou moins réelle, comme cela s’est produit avec la fièvre catarrhale ovine, lorsqu’ils ont brusquement arrêté les importations de Roumanie jusqu’à ce que les prix baissent. L’économiste roumain Claudiu Cazacu a réalisé une étude montrant qu’en remplaçant progressivement l’exportation d’animaux vivants par celle de viande réfrigérée et congelée, la Roumanie gagnerait près de 6000 emplois et plus de 60 millions d’euros par an rien qu’en impôts.
– Quelles entreprises se cachent derrière le commerce d’exportation d’animaux vivants ?
– Ce ne sont pas des entreprises roumaines, à l’exception d’une seule qui se trouve sous le contrôle de l’ancienne Securitate. Toutes les autres sont arabes, de Syrie, du Liban et du golfe Persique. Il y a quelques années, j’ai été effrayé de voir arriver illégalement au ministère de l’Agriculture un Syrien sans citoyenneté, dont le parrain de mariage n’était autre que Liviu Dragnea. En Syrie, il était spécialiste de la culture des bananes sous serre, mais il a été amené en Roumanie comme expert de l’ouverture de nouveaux marchés pour l’exportation d’animaux vivants. C’était donc une marionnette politique, une situation passée sous silence par l’État et même encouragée.
« Les horreurs que j’ai vues m’ont rendu malade »
– Nos paysans savent-ils ce qui arrive à leurs animaux ? Savent-ils où ils finissent et dans quelles conditions ils y sont transportés ?

Sur le navire, sans eau ni nourriture
– Nos paysans sont très attachés à leurs animaux, et nous savons qu’une vache ou un veau est pour eux comme un membre de la famille. Au cours d’une enquête, nous avons pu suivre un veau depuis chez un paysan de Hunedoara, au marché de Hațeg, jusqu’à son abattage au bord d’un trottoir, en pleine rue, en Palestine. Nous sommes ensuite retournés lui montrer les images. Il n’a pas pu regarder tout le film. Il s’est mis à pleurer et s’est éloigné de nous. Il a dit que, s’il avait su où finirait sa génisse, il ne l’aurait pas vendue. Il l’avait vendue pour régler des dettes, pas pour s’enrichir.
– Comment as-tu supporté de voir et de filmer autant de souffrance ? Cela ne t’a-t-il pas affecté ?
– Cela m’a affecté physiquement, par une maladie liée au stress, mais aussi émotionnellement, au point que j’ai commencé à parler régulièrement avec un psychologue. Après une journée dans les pays arabes, où nous filmons l’abattage d’animaux en pleine rue ou dans le coffre des voitures, j’avais du sang partout sur mes vêtements, sur ma caméra… Je rentrais chez moi avec l’impression de ne pas pouvoir me débarrasser de cette horrible odeur de sang, quel que soit le nombre de douches… Mais mon traumatisme est le moindre problème ; ce sont les responsables politiques qui devraient être traumatisés, eux qui ont le pouvoir de changer cette réalité et ne le font pas. Ce qui me fait le plus mal, c’est que, même si je risque ma vie, ma santé et mon équilibre émotionnel pour filmer ces horreurs, la plupart des décideurs détournent la tête et refusent de voir. Heureusement, l’Union européenne s’est montrée bien plus réceptive et imposera très probablement des mesures fermes. Quant à l’image du pays, n’en parlons même pas…
– Selon toi, quelle est la meilleure solution à ce problème des exportations d’animaux vivants ?
– La solution est de créer des centres de collecte des animaux aussi près que possible de l’endroit où ils ont grandi, puis de les conduire aux abattoirs les plus proches. L’abattage « Halal » et « Kosher » doit y être certifié, et les subventions doivent être versées à partir de l’abattoir pour les animaux livrés, plutôt que pour l’élevage et les pâturages. Ainsi, tout entre dans le système fiscal, et l’État comme le paysan qui souhaite être payé rapidement et bénéficier d’une stabilité grâce à un contrat de longue durée y gagnent. Nous mettrions fin à une souffrance inutile à laquelle les animaux sont actuellement soumis.
Source : CATALIN MANOLE, Formula AS, numéro 1486.



